Éditions GOPE, 396 pages, 13x19 cm, 24 €, ISBN 978-29535538-3-3

mardi 13 janvier 2015

Retrouvailles

We meet again, South China Morning Post.
« J’ai le double de ton âge, Suzie » dit le Robert Lomax interprété par William Holden dans Le monde de Suzie Wong, cette histoire d’amour mythique entre un artiste et une prostituée, entre un Occidental et une Asiatique, sur fond de colonialisme, à Hong Kong.

Nancy Kwan avait 19 ans lorsqu’elle partagea la vedette avec un Holden quadragénaire et mûr, dans le film iconique tiré du roman de Richard Mason. Lomax a beau protester qu’il est trop vieux pour elle, leur liaison se développe et, finalement, Kwan et Holden s’en vont marchant main dans la main sous un beau coucher de soleil tropical avant d’être payés et de s’en aller tourner d’autres films.

Mais que devinrent Suzie Wong et Robert Lomax ? Dans […] le roman, Lomax a acheté des billets d’avion pour repartir à zéro au Japon, bien conscient que la seule façon pour Suzie d’échapper à son passé est de quitter Hong Kong.
Avec la plupart des romans, après la fin, on en reste là, on ne cherche pas à aller plus loin. Parce qu’il s’agit d’une œuvre sortie de l’imagination de quelqu’un.
Ainsi, l’idée qu’un auteur a eu récemment l’audace d’écrire une suite à Emma de Jane Austen, imaginant ce qu’il advient d’Emma et de M. Knightley après qu’ils furent arrosés de confetti à la sortie de l’église du village est tout simplement scandaleuse.
Toutefois, le cas de Le monde de Suzie Wong est différent, Richard Mason avait lui-même laissé la porte ouverte avant de mourir en 1997.

James Clapp, un universitaire américain, est tombé amoureux de Nancy Kwan et de Hong Kong quand il vit le film, The World of Suzie Wong, à l’âge de 19 ans. Bien qu’il ait toujours aimé écrire, il se consacra surtout à sa carrière de professeur en urbanisme, ce qui l’amena à enseigner à de nombreuses occasions à Hong Kong pendant une dizaine d’années. […] For Goodness Sake [À la poursuite de Suzie Wong], dont le titre est un clin d’œil  à une expression souvent employée par Suzie [dans le film], sous-titré « un roman sur ce qu’il advint de Suzie Wong » tourne autour de la possibilité du retour de Suzie et de Robert à Hong Kong.

Ce roman est écrit à la première personne et démarre avec l’arrivée du protagoniste, le Pr Marco Podesta, dans la Colonie. Il enseigne l’urbanisme en Californie, à l’instar de James Clapp, et sa venue coïncide avec un grand changement : la rétrocession de Hong Kong à la Chine. Podesta s’installe à Sheung Wan, le quartier préféré de Clapp. Il fait des recherches sur la cité, enseigne et tombe amoureux d’une Hongkongaise, Lily.
Retrouver la vraie Suzie devient une obsession après qu’il a entrevu un tableau dans la vitrine d’une galerie de Sheung Wan, le portrait d’une jeune Chinoise avec une queue-de-cheval en cheongsam qui, il en est convaincu, est Suzie Wong. Une seule chose est sûre : le tableau n’est pas à vendre. L’enquête sur ce qui se cache derrière ce portrait est le pivot autour duquel gravitent les autres éléments de l’intrigue pour finir avec un coup de théâtre final bien ficelé.
Trois Chinoises ont un rôle important dans ce livre : Lily avec qui Podesta entretient une relation amoureuse qui sera mise en péril ; Audrey, une collègue de travail que Podesta considère comme sa petite sœur et la tante d’Audrey. Parmi les personnages, il y a ce peintre qui tient une galerie d’art, l’auteur du fameux portrait ; il s’appele Robert Lomax, il pourrait bien être le [vrai] Robert Lomax tout comme il pourrait bien être un peu dérangé.

 « J’étais sur un Star Ferry [en 2000], dit Clapp, quand je vis de dos une jeune Chinoise avec une longue queue-de-cheval. Oui, j’en suis conscient, il y a des milliers de femmes à Hong Kong qui ont une queue-de-cheval, mais, pour je ne sais quelle raison, un film a démarré dans ma tête et je me suis mis à prendre des notes. »
Le roman de Clapp se déroule, entre autres, à Wanchai, dans son bien-aimé quartier de Sheung Wan, sur le Star Ferry et revisite une histoire qui date d’une cinquantaine d’années. À un moment, Podesta observe ce qu’il voit de la fenêtre de son appartement et imagine la vie de tous ces gens qui habitent autour de lui :

« Un peu plus loin, dans ces logements enténébrés ou dans ceux qui semblent toujours éclairés par une seule ampoule, il y a sûrement un couple qui fait l’amour, leurs corps baignés de sueur ; un autre couple s’ignore, chacun emmenant dans son sommeil les mauvaises paroles de la journée qui lui restent sur le cœur ; un jeune homme se masturbe aussi silencieusement que possible dans une salle de bain ; une jeune fille potasse son examen parce qu’elle veut vivre un jour dans un studio qui ne soit pas plus petit que le dressing d’une maison sur le Pic ; une amah s’est assoupie devant la télé où est diffusée une émission tapageuse en cantonais ; une femme pleure sur son oreiller et un vieil homme malade s’endort pour la dernière fois. » [extrait du chapitre 6]

Clapp, aujourd’hui grand-père, s’est lié d’amitié avec Nancy Kwan qui a écrit une [courte] préface au roman. « Nous avons quasiment le même âge, à quelques mois près, mais elle, elle paraît vingt ans plus jeune ! » dit Clapp qui a été mis en relation avec Nancy Kwan par l’intermédiaire de Brian Jamieson, un réalisateur [néo-zélandais] qui est en train de tourner un documentaire sur l’actrice […]. Clapp ne s’adresse pas à un public particulier, il s’est contenté d’écrire le roman qu’il avait envie d’écrire. Son livre a un côté cinématographique. « J’ai été influencé par Denis » dit-il, en faisant référence à son ami le réalisateur oscarisé Denis Sanders. Mais il s’agit bien d’un roman.
[…]

Nancy Kwan et James Clapp.

En 1994, Richard Mason, dans la préface d’une réédition The World of Suzie Wong, a écrit que Suzie serait probablement divorcée depuis longtemps ou morte, ce qui n’est pas forcément ce que les lecteurs ou les gens qui ont vu le film auraient envie d’entendre au sujet de leur héroïne. Dans son roman, Clapp s’amuse avec les personnages de Wong et Lomax, parce qu’ils sont fictifs. Malgré leurs déguisements, on reconnaît aussi quelques personnes réelles, comme Christine Loh Kung-wai qui a un petit rôle ; il n’y fait toutefois pas référence directement, pour « éviter toutes poursuites » dit Clapp.
Urbaniste dans l’âme, Clapp laisse transparaître son amour pour les paysages urbains. Il va jusqu’à comparer la cité à une prostituée qui a des clients à satisfaire. Son protaganiste, après avoir rompu avec sa petite amie, se morfond sur la promenade Tsim Sha Tsui. Une image de la ville qui met en relief sa solitude.

 « Vous pouvez aimer une ville, mais n’attendez pas d’elle la réciproque. »

Annemarie Evans, South China Morning Post, avril 2008.

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